Jean-Baptiste Née, exposition jusqu'au dimanche 3 janvier 2021.


Le monde nu

Devant moi, la terre est redressée presque à la verticale. La montagne m’expose frontalement son dessin. Elle se refuse à le faire fuir vers le lointain – comme le feraient une plaine ou une mer étales, que la perspective écrase jusqu’à les contenir pudiquement dans la fine bande d’un horizon. Ici, nul besoin de voir la terre « du ciel » pour en saisir les lignes graphiques. Elle se tient debout et se laisse embrasser du regard.


Je découvre le monde nu, débarrassé des affects, des visages, des mots, des villes, des routes. Nu, et pourtant encore voilé dans une brume ou l’épaisseur de la nuit. Corps pré humain, corps sauvage, corps étrange, qu’il s’agit d’apprivoiser – à moins que ce ne soit moi qui m’ensauvage.


Les éléments sont entremêlés si intimement au sein du relief, que les registres habituels auxquels on les cantonne parfois – l’air en haut, l’eau en bas – doivent être défaits, et tissés en un motif unifié, où lithosphère, atmosphère et hydrosphère sont entrelacées. Monde nu, monde un. L’eau ruisselle des glaciers et jaillit depuis la roche ; les nuages naissent directement du flanc de la vallée ; l’air qu’elle contient donne aux massifs lointains leur teinte bleue. Ici le ciel n’est pas un ailleurs : c’est directement autour de nous qu’il prend sa naissance ou vient crever en averses. Ce n’est plus le ciel rêvé, le nuage cotonneux d’un songe allongé dans l’herbe, où les formes imaginaires se découperaient sur un fond lointain et abstrait, comme sur la page blanche – ou plutôt bleue – d’un test de Rorschach. Loin de convoquer à ma mémoire des objets ou des êtres absents, des animaux fantastiques, les formes de la nature me renvoient à leur simple existence. Elles ne sont pas dans le régime de la représentation – de la chose manquante – mais dans celui de la présentation de l’être : actuelles, pleines et autonomes. Elles sont plus audacieuses que celles que mon esprit pourrait concevoir. Dans ce nuage presque rectangulaire, nulle intentionnalité, nul volontarisme qui le « dénature ». Il est ainsi.


En peignant in situ les éléments fondamentaux qui composent ce monde, je fais l’expérience de leur intrication. Face à moi, un nuage blanc se forme sur la paroi noire de la pente opposée. Je l’inclus dans la composition, lorsqu’un second nuage – mais n’émane‐t‐il pas de la même eau pourtant ? – m’enveloppe l’instant d’après, et dépose sur le papier une légère bruine, qui nourrit la matière de mon aquarelle d’une infinité de gouttelettes, laissant autant d’impacts sur la couleur encore humide. La pluie semble maintenant tomber du nuage peint, et refermer la boucle entre l’espace vécu et l’espace peint, attestant de leur propre intrication. Le multiple et l’un se trouvent là. Terre, air, eau : voici une trinité incarnée à laquelle je ne cesse de puiser du sens. Être dans le ciel, les deux pieds sur le sol, ne pas lever la tête vers un autre monde, mais regarder droit celui‐ci.

Jean‐Baptiste Née, août 2020

http://www.jbnee.com/

 

 

Percé, nuit
Massif, couchant (II) Nuée (VI)